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Afrique, Banque mondiale, Banques, Kenya, Nigéria, Soudan

ENQUÊTE : Quand la Banque mondiale trahit les pauvres

Sous un ciel blanc et triste, une centaine de policiers armés s’engouffrent dans le bidonville de Badia East, dans la mégapole grouillante de Lagos, au Nigeria. Ils abattent leurs matraques sur les murs et les portes des baraques fatiguées. « Si vous aimez la vie, sortez ! », crient-ils. Des milliers de personnes ramassent ce qu’elles peuvent et s’enfuient.

Une colonne de bulldozers s’avance, leurs mâchoires hydrauliques réduisant les cahutes en miettes. Bimbo Omowole Osobe perd un instant ses enfants dans le chaos. Quand elle revient quelques heures plus tard, sa maison en parpaings a disparu. « C’est comme si j’avais accouché d’un bébé mort-né », dit-elle. En quelques heures, le bidonville est aplati.

Le gouvernement de l’Etat de Lagos a rasé Badia East en février 2013, dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine financé par la Banque mondiale, organisation qui prête des fonds pour lutter contre la pauvreté dans le monde. Les expulsions se sont déroulées sans préavis. Les quelque 9 000 habitants du quartier, qui n’ont pas reçu la moindre compensation, ont été abandonnés à leur sort dans cette ville dangereuse et surpeuplée.

Lire aussi : Les prêts douteux d’une filiale de la Banque mondiale

Depuis plus de 30 ans, la Banque impose un ensemble de dispositifs de « sauvegarde » qui, dit-elle, assurent un développement économique plus humain et démocratique. Les gouvernements à qui elle prête ne peuvent mener d’expulsion sans préavis. Et doivent reloger et assurer des moyens de subsistance aux familles chassées d’un site du fait de la construction d’un barrage, d’une centrale électrique ou de tout autre grand projet.

La Banque mondiale s’engage à « ne pas porter préjudice » aux populations ni à l’environnement. Or ces dix dernières années, elle a régulièrement failli à ses engagements, avec de graves conséquences pour certaines des populations les plus pauvres et les plus vulnérables de la planète. C’est ce que montre une enquête du Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ), du Huffington Post et d’autres médias partenaires.

Enfreindre impunément les règles

Souvent, la banque néglige de s’assurer à l’avance que les projets prévoient une réelle protection des populations et n’a pas la moindre idée de ce qui leur arrive après. Selon plusieurs de ses employés, anciens et actuels, la Banque Mondiale a continué à prêter à des gouvernements qui avaient porté préjudice à leurs citoyens, laissant ainsi entendre que les emprunteurs pouvaient impunément enfreindre ses règles.

« Souvent, les gouvernements n’ont pas la moindre intention de respecter ces règles – et les responsables de la banque n’ont pas la moindre intention de les faire respecter », note Navin Rai, ancien cadre de la Banque mondiale chargé de la protection des populations autochtones de 2000 à 2012.

En mars 2015, quand l’ICIJ a informé la Banque mondiale qu’il avait trouvé des « failles systématiques » dans ses mesures de protection des familles déplacées, l’organisation a reconnu l’insuffisance de ses contrôles et promis des réformes. « Nous nous sommes penchés très attentivement sur le problème des réinstallations et ce que nous avons découvert me préoccupe profondément », a déclaré Jim Yong Kim, président de la Banque mondiale.

Bimbo Omowole Osobe a été expulsée du bidonville de Badia à Lagos en 2014. A l'emplacement de son quartier ont poussé de nouvelles constructions.

Bimbo Omowole Osobe a été expulsée du bidonville de Badia à Lagos en 2014. A l’emplacement de son quartier ont poussé de nouvelles constructions. Crédits : George Osodi

Combien de « réinstallations involontaires », selon les termes de la banque ? D’après les estimations de l’ICIJ, qui a analysé les documents de la Banque mondiale, ses projets depuis 2004 ont affecté 3,4 millions de personnes – celles-ci ayant été expulsées de leurs logements, leurs terres saisies ou leurs moyens de subsistance détériorés. Des chiffres probablement inférieurs à la réalité, car la banque n’évalue pas toujours ou sous-estime le nombre de personnes affectées par ses projets.

Une cinquantaine de journalistes de 21 pays ont passé près d’un an à mener des recherches sur l’incapacité de la Banque mondiale à protéger les populations mises sur la touche au nom du progrès. Ils ont analysé des milliers de documents de la banque et interviewé des centaines de personnes. Ils ont enquêté en Albanie, au Brésil, en Éthiopie, au Honduras, au Ghana, au Guatemala, en Inde, au Kenya, au Kosovo, au Nigeria, au Pérou, en Serbie, au Soudan du Sud et en Ouganda.

Les mea culpa du Panel d’inspection

Dans ces pays et ailleurs, l’enquête montre que ses manquements ont porté préjudice à de nombreux habitants de bidonvilles, des fermiers et des pêcheurs vivant dans la misère, des populations établies dans des forêts et des groupes autochtones, ne leur laissant pas d’autre choix que de se battre pour leurs logements, leurs terres et leurs modes de vie, parfois face à l’intimidation et à la violence des autorités.

Entre 2004 et 2013, la Banque mondiale et son établissement de prêt privé, la Société financière internationale (SFI), se sont engagés à prêter 455 milliards de dollars pour financer près de 7 200 projets dans des pays en développement. Au cours de cette période, les populations affectées par ces investissements ont déposé des dizaines de plaintes auprès du Panel d’inspection, l’organe de contrôle de la banque.

Pour le cas de Lagos, le Panel a expliqué que la banque « n’était pas parvenue à empêcher les expulsions forcées de populations pauvres et vulnérables ». Il reconnaît qu’elle aurait dû être davantage attentive à ce qui se passait à Badia East, étant donné que ce n’était pas la première fois que les autorités de la mégapole nigériane rasaient un bidonville. La banque, qui, un an après l’évacuation, a contribué à hauteur de 200 millions de dollars au budget de l’Etat de Lagos, a estimé qu’elle n’était pas « impliquée dans les démolitions » et rappelé qu’elle avait recommandé au gouvernement de négocier avec les populations déplacées, ce qui a permis à la plupart des personnes se disant lésées d’obtenir des compensations.

La Banque mondiale a été créée peu après la Seconde Guerre mondiale par les États-Unis et plusieurs grandes puissances pour favoriser le développement de régions déchirées par la guerre et la pauvreté. Les pays membres financent la banque et votent l’octroi des quelque 65 milliards de dollars annuels de prêts, subventions et autres investissements. En 2014, l’organisation a financé des initiatives diverses et variées, de la formation d’éleveurs de poulets au Sénégal jusqu’à la modernisation de systèmes d’égout en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

« Nous devons et nous allons faire mieux »

En mars, son président Jim Yong Kim a expliqué que, du fait de la demande importante d’infrastructures dans les régions en difficultés – pour améliorer l’accès à l’eau propre, à l’électricité, aux soins médicaux et à d’autres biens et services vitaux –, la Banque mondiale financerait un nombre croissant de grands projets susceptibles de déplacer des populations ou d’avoir des conséquences sur leurs moyens de subsistance.

La banque a également publié un « plan d’action » de cinq pages et demie en anglais dans le but de mieux contrôler les réinstallations. « Nous devons et nous allons faire mieux », a déclaré David Theis, porte-parole de la Banque mondiale, en réponse aux questions de l’ICIJ. La banque entend en effet revoir de fond en comble ses lignes de conduite, notamment une nouvelle politique de sauvegarde qui déterminera son orientation pour plusieurs décennies. […]

Crise identitaire

Alors qu’elle fête son soixante-dixième anniversaire, la Banque mondiale connaît une crise identitaire. Elle n’est plus aujourd’hui la seule à prêter et investir dans les pays en voie de développement et à financer de très grands projets. La Chine, notamment, a créé une banque de développement et persuadé la Grande-Bretagne, l’Allemagne et d’autres de la rejoindre, en dépit de l’opposition des États-Unis.

Ces transformations géopolitiques soulèvent des doutes quant à la capacité – et à la volonté – de la Banque mondiale de protéger vraiment les personnes qui se trouvent sur le chemin du développement. Ses ébauches de nouvelles règles de sauvegarde accordent davantage de pouvoir aux emprunteurs. Dans la version actuelle, les gouvernements peuvent repousser la préparation de plans de réinstallation jusqu’à ce que la banque accorde son feu vert. Ils peuvent également mener leurs propres politiques sociale et environnementale du moment que la banque estime qu’elles sont cohérentes avec les siennes.

Devant les protestations des experts, qui craignent pour les populations, la banque a accepté de revoir sa copie. Le texte doit être publié à la fin du printemps ou au cours de l’été. Pendant ce temps, elle continue d’investir de plus en plus dans des grands projets comme celui de Lagos. Après son expulsion de Badia East, Bimbo Omowole Osobe a passé des mois à dormir dehors, avec pour seul toit sur la tête un filet, dit-elle. Mi-mars, elle a trouvé refuge dans une clinique médicale et passe maintenant ses nuits dans l’espace d’accueil, après la fermeture. Elle a dû envoyer trois de ses enfants chez des proches. « Ce n’est pas bien qu’une famille vive séparée », souffle-t-elle.

source : lemonde.fr
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