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Banlieues, France, Histoire

BAVURE : Le syndrome «Malik Oussekine» existe-t-il encore ?

Après le choc de la mort du jeune homme en marge de la mobilisation étudiante contre la loi Devaquet en 1986, la doctrine du maintien de l’ordre a été revue. Eviter les contacts entre forces de l’ordre et manifestants : une approche parfois remise en cause récemment.

Nuit du 5 au 6 décembre 1986. Au cœur du Quartier latin à Paris. Les étudiants sont mobilisés contre le projet de loi Devaquet de réforme des universités. La Sorbonne est occupée tandis que quelques jeunes se réchauffent sur une barricade autour d’un feu. Pour les déloger, la préfecture de police de Paris envoie ses pelotons de voltigeurs motocyclistes. Un agent est chargé de conduire pendant que son binôme distribue des coups de bâton aux manifestants. Les bécanes tout-terrain, rouges et nerveuses, foncent à pleine vitesse dans les rues autour de l’université parisienne.Au même moment, Malik Oussekine, étudiant de 22 ans, sort d’un club de jazz. Les voltigeurs le prennent en chasse. Malik Oussekine se réfugie au numéro 20 de la rue Monsieur-le-Prince où un fonctionnaire du ministère des Finances le laisse entrer, le voyant apeuré. Les deux hommes n’ont pas le temps de refermer la porte que trois policiers se ruent dans le hall et les tabassent. Malik Oussekine, déjà atteint d’une insuffisance rénale, ne se relèvera pas. Le lendemain, l’émoi est national. Alain Devaquet démissionne et sa réforme de l’éducation est abandonnée. Deux jours plus tard, une manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes est organisée. Sur son passage, un tag : «Trop tard».

Contenir les violences
La déflagration est aussi immense dans la police. Le prestige du maintien de l’ordre à la française, bâti sur le mythe d’avoir réussi à contenir Mai 68 sans drame, s’effondre. Les pelotons de voltigeurs sont dissous. Malik Oussekine devient le symbole des violences policières mais aussi de la hantise des ministères et des préfectures d’avoir à répondre d’un manifestant étendu sur le sol après une charge policière. Pendant des années, la formation et les stratégies du maintien de l’ordre vont s’adapter. La professionnalisation des unités dédiées, compagnies républicaines de sécurité et gendarmes mobiles, s’accentue. La doctrine évolue, il ne s’agit plus de casser la manifestation pour la disperser mais de contenir les violences. La tenue défensive des forces de l’ordre est adoptée quelques années plus tard. L’idée est de repousser au plus tard le contact avec les manifestants.

Depuis, d’autres affrontements entre étudiants et policiers ont eu lieu. Mouvement contre le contrat d’insertion professionnelle (CIP) en 1994 puis contre le contrat première embauche (CPE) en 2006. Et plus récemment les affrontements à Notre-Dame-des-Landes et à Sivens. Puis au printemps, les manifestations contre la loi travail. Trente ans plus tard, que reste-t-il de ce syndrome Malik Oussekine ?

Dans le couloir qui mène à la salle de commandement de la préfecture de police de Paris, Alain Gibelin, à la tête de la direction de l’ordre public, est catégorique : «Bien sûr que le syndrome Malik Oussekine existe encore.» Ce dinosaure de la préf a commencé sa carrière juste avant la mort de l’étudiant. Son service, au cœur de l’action à chaque manifestation parisienne, vient de vivre plusieurs mois compliqués : entre injonction politique d’éviter toute casse et la peur d’un mort lors d’affrontements.

Une tension qui éclate à la figure de la préfecture le 14 juin 2016. Ce jour-là, environ un millier de manifestants se placent à l’avant du cortège syndical. Ce que Michel Cadot, le préfet de Paris, appelle «la nébuleuse». Un mélange de manifestants plus ou moins radicaux, de syndicalistes qui soutiennent les affrontements sans forcément y prendre part, ou de simples observateurs. Un cauchemar de maintien de l’ordre. Il est impossible pour les policiers d’effectuer une charge sans prendre le risque de faire un blessé grave. Pendant une heure, la préfecture immobilise le cortège pour fixer les affrontements. Des centaines de palets de gaz lacrymogènes et de grenades de désencerclement sont jetés sur la foule. Les canons à eau rangés au garage depuis le CPE arrivent à la hâte. L’intervention est jugée trop tardive par de nombreux syndicalistes policiers qui pointent une défaillance de commandement dans la prise de décision. Ou peut-être la hantise persistante d’une manifestation à l’issue dramatique.

Armes à «létalité réduite»
«En évitant le contact physique on évite les blessés du côté des forces de l’ordre et des manifestants, ça reste le principe majeur», souligne le lieutenant-colonel, Stéphane Bras, à la tête du centre de Saint-Astier dédié à la formation des gendarmes mobiles. Une crainte qui semblait presque dépassée par les ravages de la politique du chiffre en matière de sécurité. Au cours des années 2000, une volonté est affichée : interpeller et judiciariser. Des unités mobiles du parquet sont présentes pour engager rapidement des poursuites et faciliter les procédures. La tâche d’aller au contact des manifestants pour interpeller est souvent confiée aux brigades anticriminalité. Des effectifs non formés au maintien de l’ordre. «On ne peut pas disperser une foule et vouloir faire des interpellations en même temps», confie un haut gradé de la gendarmerie. C’est pourtant depuis quelques années le schéma habituel des fins de manifestation.

S’ajoute l’introduction des armes dites «à létalité réduite», selon la terminologie officielle, malgré le risque de blessures irréversibles pour les manifestants. C’est le cas du flash-ball, puis de son successeur le LBD40, apparus dans les quartiers populaires, puis utilisés pour la gestion des foules au milieu des années 2000. Interrogé en 1998 à ce propos, Christian Arnould, alors chef du bureau des équipements du service central des CRS voyait d’un mauvais œil l’arrivée des lanceurs de balle : «Symboliquement, en matière de maintien de l’ordre, cela signifie que l’on tire sur quelqu’un, alors que, depuis des années, on prend soin de tirer les grenades à 45 degrés sans viser les personnes en face.» A ce nouvel arsenal, s’ajoutent de nombreuses grenades explosives.

Le cas Rémi Fraisse
Nuit du 25 au 26 octobre 2014. Zad de Sivens. Rémi Fraisse, un militant écologiste de 21 ans reçoit une grenade offensive de la gendarmerie dont l’explosion le tue sur le coup. L’événement ne va pas provoquer la même remise en question de l’emploi de la force qu’en 1986. Plusieurs jours passent avant qu’un lien soit officiellement établi entre l’action des gendarmes et la mort du jeune homme.

Bernard Cazeneuve annonce la saisine des inspections générales de la gendarmerie et de la police pour établir un rapport. La grenade offensive dite «OF1» est supprimée. Mais les gendarmes peuvent continuer d’utiliser la «GLI F4», une grenade moins chargée en explosif, dont les conditions d’utilisation sont renforcées. Puis en 2015, une commission parlementaire est missionnée pour enquêter sur le maintien de l’ordre. Ses conclusions et recommandations sont sévèrement critiquées : aucune remise en cause profonde n’est proposée. Fait rare, le président de cette commission, le député Noël Mamère, refuse d’endosser le rapport. «Les conditions de la mort de Malik Oussekine sont très particulières : un tabassage à mort dans une rue du Paris bourgeois avec un témoin qui travaille dans un ministère. C’est très différent pour Rémi Fraisse, il meurt dans la nuit et le préfet dit le lendemain que les gendarmes ont trouvé un corps dans la forêt», juge Fabien Jobard, sociologue spécialiste du maintien de l’ordre.

Stratégie de désescalade
Des alternatives au modèle français émergent en Europe. La principale, appelée stratégie de «désescalade» vient d’Allemagne. Elle consiste à réduire «la conflictualité dans la confrontation avec des personnes hostiles», explique Fabien Jobard qui mène une étude à ce propos. Cette technique est basée sur une psychologie des foules qui a pour impératif d’éviter une solidarisation des manifestants pacifiques avec les plus radicaux. Exactement l’inverse de ce qui s’est produit pendant les manifestations contre la loi travail, où le chant «Tout le monde déteste la police» dépassait largement les rangs des plus déterminés. Le but est que l’action de la police demeure légitime pour le plus grand nombre des manifestants. Le maintien de l’ordre en Allemagne s’effectue d’ailleurs sans lanceur de balles de défense, ni de grenades explosive. Pourtant le pays a également son lot de manifestations très violentes.

«La critique du maintien de l’ordre et de l’action de la police en France est désormais impossible avec le risque terroriste», estime Fabien Jobard. C’était déjà difficile en 2006. Pour les vingt ans de la mort de Malik Oussekine, une plaque en sa mémoire a été inaugurée. Elle indique simplement que le jeune homme a été «frappé à mort». Lors de la cérémonie d’hommage, une personne ajoute alors sur un bout de papier : «par la police».

source : liberation.fr
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